La Silla del Papa (Tarifa, Andalousie): ville protohistorique et punique du détroit de Gibraltar


Responsable
Pierre Moret (TRACES)

Membres de l’équipe scientifique
Iván García Jiménez (Conjunto Arqueológico de Baelo Claudia), Stéphanie Adroit, Carine Calastrenc, Jean-Marc Fabre, Florian Gonzalez, Helena Jiménez Vialás, Antoine Laurent, Bastien Lefebvre, Nicolas Poirier (TRACES), Ignasi Grau, Sonia Gutiérrez, Fernando Prados, María Paz de Miguel (Universidad de Alicante), Eduardo Ferrer, Francisco José García Fernández (Universidad de Sevilla), Alain Badie, Agathe Desmars (Institut de recherche sur l’architecture antique, USR 3155).

Institutions partenaires
Ministère des Affaires étrangères (mission archéologique « Silla del Papa »), Casa de Velázquez, Universidad de Alicante, Universidad de Sevilla, Junta de Andalucía, Conjunto Arqueológico de Baelo Claudia.

Consulter le blog du programme ARCHEOSTRAITS

Description
Site clé de la rive nord du détroit de Gibraltar, le sommet de la Silla del Papa fut occupé pendant tout le premier millénaire avant notre ère. En relation constante avec les populations de la rive opposée, cette vaste agglomération qui reçut successivement l’empreinte des Phéniciens, des Carthaginois, puis des Romains développa une forme d’urbanisme particulièrement originale. Ses habitants l’abandonnèrent au début du règne d’Auguste pour aller reconstruire leur ville sur le rivage de l’Atlantique, près de l’actuelle Bolonia. Le site de hauteur portait probablement le nom que conserva le municipe du haut Empire : Baelo, et c’est sans doute à la Silla del Papa que furent frappées, au début du Ier siècle avant notre ère, les monnaies à légende bilingue latine et néopunique qui furent les premières émissions de cette cité. Le site est connu depuis le début du XXe siècle, mais son exploration archéologique n’a commencé qu’en 2007 et n’a pris de l’ampleur qu’en 2014, grâce à l’appui de l’ANR (programme franco-allemand ARCHEOSTRAITS, 2014-2018) et des institutions mentionnées ci-dessus.
 
Localisation du site de La Silla del Papa dans le Campo de Gibraltar
(modèle 3D issu d'une vue satellitaire. Les reliefs sont exagérés)

 Le site archéologique de la Silla del Papa se trouve à 4 km de la côte, sur le point le plus élevé d’une petite chaîne côtière, la Sierra de la Plata (457 m), qui ferme à l’ouest la baie de Bolonia et constitue l’un des principaux points de contrôle du détroit à l’ouest de Tarifa. Le lieu présente trois atouts qui ne pouvaient qu’attirer les populations qui fréquentaient le Détroit : de puissantes défenses naturelles formées par des affleurements rocheux presque verticaux ; plusieurs sources pérennes située au pied de ces rochers ; enfin, une position dominante offrant des vues lointaines dans toutes les directions : au sud jusqu’à Tanger, au sud-est jusqu’au Djebel Moussa, à l’ouest jusqu’au cap Trafalgar.
 
 Le détroit vue de la Silla del Papa. Au fond : Tarifa et le Djebel Moussa. Cliché P. Moret
 
Topographie et urbanisme
L’organisation spatiale de l’agglomération antique est conditionnée par l'existence de deux barres rocheuses parallèles orientées nord-sud qui délimitent un étroit couloir de 420 m de long et d'une
largeur oscillant entre 20 et 75 m. La zone occupée s’étendait bien au-delà, sur une douzaine d’hectares en tout, avec une densité moindre dans les secteurs extra muros. Des sondages ont montré que l’ensemble du site avait été occupé dès le début du Premier âge du Fer, entre le Xe et le IXe siècle a.C. Même en restituant un habitat à maillage espacé, tout porte à croire qu’il s’agissait, dès cette époque, d’une place centrale couvrant plusieurs hectares.  Pendant les huit siècles suivants, le plan des rues et des maisons dans la partie centrale du site a changé au moins trois fois. Le mobilier archéologique mis au jour indique des relations avec le monde colonial phénicien dans la première phase, puis avec le monde punique à partir du IVe siècle.
 
Silla_del_Papa_Vue_aerienne_2018
 Le sommet de l’oppidum, vue aérienne depuis le nord. Cliché Droneye

L’urbanisme de Bailo n’est bien documenté que pour la dernière phase d’occupation du site, aux IIe et Ier siècles a.C. Un habitat dense se concentrait entre les deux lignes de crête qui étaient complétées et rehaussées par une enceinte fortifiée, mais la zone occupée s’étendait extra-muros sur les premières pentes, sur une dizaine d’hectares en tout. Les contraintes topographiques suscitèrent des formes d’urbanisme originales. Les parois rocheuses naturelles furent mises à profit pour appuyer des maisons à plusieurs étages dont témoignent de nombreuses entailles, des plates-formes artificielles, des logements de poutres et des escaliers. L’inventaire systématique de ces vestiges négatifs, après débroussaillage, a livré de nombreuses informations qui, même sans fouille, permettent de restituer une bonne partie du plan de l’oppidum. Les prospections et les sondages déjà réalisés ont permis d'identifier de nombreuses constructions : des maisons encastrées dans le rocher au cœur de l'agglomération, des murs de terrasse, et des tours quadrangulaires jalonnant une enceinte dont certaines parties étaient bâties selon la technique du mur à caisson.

Les maisons à étages B2 et B3
 L’exploration d’un secteur d’habitat a commencé au centre du site (zone B), avec la fouille de deux maisons situées l’une en face de l’autre, de part et d’autre de la rue axiale, dans la partie la plus étroite du corridor naturel qui parcourt le site du sud au nord. Ce secteur offrait l’intérêt de pouvoir coupler les résultats de la fouille stratigraphique avec l’étude des empreintes en négatif laissées dans le rocher. La maison B2 est particulièrement spectaculaire, avec trois étages identifiables à partir des encastrements creusés dans le roc. La fouille a montré que les murs longitudinaux de cette maison se situaient exactement dans le prolongement des entailles verticales. Elle était probablement couverte par un toit-terrasse, et un système de canaux de dérivation creusés dans la paroi la mettait à l’abri des eaux de ruissellement. Une restitution en trois dimensions, basée à la fois sur la fouille et sur l’observation des traces en négatif, pourra donc être réalisée. La matériel trouvé dans les niveaux d’occupation et d’abandon confirme l’appartenance de la maison B2, dans son état final, à la dernière phase de construction (IIe – Ier siècle a.C.).
 
La maison B2 vue de l’ouest. Cliché C. Calastrenc et N. Poirier

La maison B3, quant à elle, a livré les indices de deux phases d’occupation séparées par un long abandon. La première est contemporaine de celle de la maison B2, elle est donc tardo-républicaine. La seconde date du haut Moyen Âge, entre le VIe et le VIIe siècle ; elle est représentée par trois gros murs posés sans tranchée de fondation sur la couche de destruction de la phase antérieure. Ce nouveau bâtiment, rectangulaire comme le précédent, suit approximativement le tracé des murs de l’époque républicaine, mais sa facture est moins soignée. Il est trop tôt, en l’état des recherches, pour dire si cet habitat s’étendait à l’ensemble de l’oppidum, ou s’il se limitait à un petit secteur.
 
Maison B3 appuyée au rocher. Cliché P. Moret


Les nécropoles

 
En dehors de l’agglomération fortifiée qui occupait les trois hectares du sommet, et en marge d’un espace périurbain occupé de façon discontinue et encore mal connu, deux nécropoles ont été découvertes et partiellement fouillées, l’une au sud-ouest, l’autre au nord-ouest. Toutes les deux présentent des caractéristiques communes très originales. Les monuments en pierre de taille ronds et carrés qui ont été mis au jour avaient pour seule fonction la signalisation d’un emplacement probablement réservé à une famille ou à un groupe particulier. Ils ne contiennent pas de sépultures : les enterrements, disposés autour de ces monuments, sont constitués par des urnes cinéraires déposées en pleine terre ou dans un loculus protégé par des pierres, sans aucun mobilier funéraire en dehors de l’urne. Des cippes ou stèles frustes signalaient en surface certains de ces enterrements. Les dépôts qui ont été fouillés sont datés entre la fin du IIIe et le milieu du Ier siècle a.C. Ces caractéristiques distinguent les pratiques funéraires de Bailo de tout ce que l’on connaît à l’âge du Fer dans le sud de l’Espagne, mais elles ont, au moins pour partie, des parallèles en Afrique du Nord.
Relevés photogrammétriques sur des monuments ronds de la nécropole Nord-Ouest
Relevés photogrammétriques sur des monuments ronds de la nécropole Nord-Ouest. Cliché P. Moret

La nécropole nord-ouest (zone J) s’étend sur environ deux hectares, à 170 m au nord de l’agglomération. Ses 27 monuments funéraires s’étagent sur un versant qui dominait la principale voie d’accès ; trois d’entre eux, plus grands et plus hauts que les autres, sont construits sur la crête, dans un évident souci de scénographie ostentatoire. La deuxième nécropole (zone D) s’étend sur une vaste terrasse au sud-ouest du sommet de l’oppidum. Des bases de monuments carrés y ont été mises au jour en 2017 et 2018. Deux fois plus grandes que celles de l’autre nécropole (entre 6 et 7 mètres de côté), elles montrent que cette nécropole était celle des familles les plus riches et les plus puissantes de la cité. De nombreux blocs remployés ont de plus été retrouvés dans les murs de bâtiments plus récents.


Vue aérienne de la zone D, depuis le sud, avec les monuments funéraires D2 et D4. Cliché Droneye

L'église du haut Moyen Âge

Une réoccupation partielle du site est attestée entre le VIe et le IXe siècle de notre ère. Des traces d’habitat très mal conservées existent dans la partie haute, tandis qu’en contrebas une église est construite à l’époque wisigothique sur les ruines de la nécropole sud-ouest de la zone D. Des phases de destruction partielle, d’occupation résiduelle puis d’abandon montrent que cette église perdit sa fonction religieuse après la conquête arabo-berbère et devint un abri pour bergers avant de tomber en ruine entre le IXe et le Xe siècle.
Le corps de bâtiment principal est une nef rectangulaire de 10,5 x 6,3 m ouvrant à l’est sur une abside barlongue, légèrement désaxée par rapport à l’orientation de la nef. À l’ouest, le mur de façade s’est effondré d’une seule pièce vers l’extérieur, ce qui permettra d’en restituer l’élévation. Des pièces annexes sont distribuées au sud et au nord. Les murs sont construits avec des blocs de remploi, tirés des ruines de la nécropole antique, assemblés à sec sans mortier.
 

Vue aérienne de l’église. Cliché C. Calastrenc et N. Poirier
 
L’abside est la seule pièce dallée de l’église. La table d’autel, disparue, était supportée par un pilier central cylindrique – peut-être un tronçon de colonne remployé –, au sommet duquel est creusée une cavité servant de reliquaire. On remarque dans les murs de l’abside deux très grands blocs (2,8 m de long) présentant à leurs extrémités des traces de moulures. Ils proviennent sans doute d’un monument préromain dont l’emplacement n’a pas encore été retrouvé.

 

Abside de l’église, vue du sud-est. Cliché P. Moret
 

Des éléments de datation ont été obtenus. Un charbon prélevé dans une des tombes de la nef a donné une date C14 de 570-655 apr. J.-C. qui correspond à la période de fonctionnement de l’église. L’abandon de l’église se situe après la conquête arabo-berbère, d’après la datation entre 720 et 895 d’un dépôt organique carbonisé associé à de la vaisselle de cuisine trouvée à l’intérieur de l’abside. Cette date correspond à une période pendant laquelle l’église avait perdu son caractère sacré, mais servait encore d’abri ou de logement de fortune avant sa ruine définitive.
C’est la première fois dans le sud de l’Espagne qu’il est possible de suivre par la fouille l’histoire d’un lieu de culte chrétien entre l’époque wisigothique et l’époque émirale, dans un contexte non perturbé par des réaménagements plus récents. Cette découverte renouvelle par ailleurs le débat sur la fin de Baelo Claudia – le site urbain du littoral étant occupé, quoique déclinant, jusqu’au VIe siècle – et pose la question d’un incastellamento qui ramènerait une partie au moins de sa population sur le site de hauteur de la première Bailo.

GUTIERREZ LLORET, S., LEFEBVRE, B., MORET, P., « La iglesia altomedieval de la Silla del Papa (Tarifa, Cádiz) », Mélanges de la Casa de Velázquez, 47 (1), p. 203-216. <hal.archives-ouvertes.fr/hal-01976335>

MORET P., PRADOS F., FABRE J.-M., FERNANDEZ E., GARCIA F.J., GONZALEZ F., JIMENEZ H., 2017, « La Silla del Papa: hábitat y necrópolis (campañas 2014-2016) », Mélanges de la Casa de Velázquez, 47 (1), 2017, p. 51-73. <hal.archives-ouvertes.fr/hal-01962206>

 Moret P. et Prados F., "Les deux Baelo : du site perché protohistorique au site portuaire romain sur la rive nord du détroit de Gibraltar", in L. Mercuri, R. González Villaescusa et Fr. Bertoncello (dir.), Implantations humaines en milieu littoral méditerranéen. XXXIVes Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes, Antibes, 2014, p. 137-148.
Moret P., Fabre J.-M., García I., Prados F. et Constans A., "La Silla del Papa (Tarifa, Cádiz) : bilan de trois années de recherches", in Chr. Rico & P. Moret (éd.), Ab Aquitania in Hispaniam. Mélanges d’histoire et d’archéologie offerts à Pierre Sillières, Toulouse (Pallas, 82), 2010, p. 441-463. <hal-00723868>
 
Moret P., García I., Prados F. et Fabre J.-M., "El oppidum bástulo-púnico de la Silla del Papa (Tarifa, Cádiz). Primeros resultados del proyecto arqueológico", in : E. Ferrer Albelda (éd.), Los Púnicos de Iberia: proyectos, revisiones, síntesis. Actas del VI Coloquio internacional del Centro de Estudios Fenicios y Púnicos (Sevilla, 30 de septiembre – 1 y 2 de octubre 2009), Mainake, 32 (1), 2010, p. 205-228. <hal-00723936>

Moret P., Muñoz Á., García I. et al., "La Silla del Papa (Tarifa, Cádiz) : aux origines de Baelo Claudia", Mélanges de la Casa de Velázquez, 38 (1), 2008, p. 353-367. <hal-00723947>

 
Mise à jour : février 2019