Travaux et Recherches Archéologiques
sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés
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La Silla del Papa (Tarifa, Andalousie): ville protohistorique et punique du détroit de Gibraltar


Responsable
Pierre Moret (TRACES)

Membres de l’équipe scientifique
Iván García Jiménez, Ángel Muñoz Vicente (Conjunto Arqueológico de Baelo Claudia), Stéphanie Adroit, Arnaud Ansart, Carine Calastrenc, Jean-Marc Fabre, Florian Gonzalez, Helena Jiménez Vialás, Bastien Lefebvre, Nicolas Poirier (TRACES), Ignasi Grau, Sonia Gutiérrez, Fernando Prados, María Paz de Miguel (Universidad de Alicante), Eduardo Ferrer, Francisco José García Fernández (Universidad de Sevilla), Alain Badie (Institut de recherche sur l’architecture antique, USR 3155).

Institutions partenaires
ANR (programme franco-allemand ARCHEOSTRAITS), ministère des Affaires étrangères (mission archéologique « Phéniciens, Grecs et Ibères d'Alicante à Cadix »), Casa de Velázquez, Junta de Andalucía, Conjunto Arqueológico de Baelo Claudia, Universidad de Alicante, Universidad de Sevilla.

Consulter le blog du programme ARCHEOSTRAITS

Description
Site clé de la rive nord du détroit de Gibraltar, le sommet de la Silla del Papa fut occupé pendant tout le premier millénaire avant notre ère. En relation constante avec les populations de la rive opposée, cette vaste agglomération qui reçut successivement l’empreinte des Phéniciens, des Carthaginois, puis des Romains développa une forme d’urbanisme particulièrement originale. Ses habitants l’abandonnèrent au début du règne d’Auguste pour aller reconstruire leur ville sur le rivage de l’Atlantique, près de l’actuelle Bolonia. Le site de hauteur portait probablement le nom que conserva le municipe du haut Empire : Baelo, et c’est sans doute à la Silla del Papa que furent frappées, au début du Ier siècle avant notre ère, les monnaies à légende bilingue latine et néopunique qui furent les premières émissions de cette cité.
 
1. Localisation du site de La Silla del Papa dans le Campo de Gibraltar.

Le site archéologique de la Silla del Papa se trouve à 4 km de la côte, sur le point le plus élevé d’une petite chaîne côtière, la Sierra de la Plata (457 m), qui ferme à l’ouest la baie de Bolonia. Le lieu présente trois atouts qui ne pouvaient qu’attirer les populations qui fréquentaient le Détroit : de formidables défenses naturelles formées par des affleurements rocheux presque verticaux ; les eaux abondantes d’une source pérenne située au pied de ces rochers ; enfin, une position dominante offrant des vues lointaines dans toutes les directions : au sud jusqu’à Tanger, au sud-est jusqu’au Djebel Moussa, à l’ouest jusqu’au cap Trafalgar.
 
 2. Le détroit vue de la Silla del Papa. Au fond : Tarifa et le Djebel Moussa. Cliché P. Moret
 
L'organisation spatiale du site est conditionnée par l'existence de deux barres rocheuses parallèles orientées nord-sud qui délimitent un étroit couloir de 420 m de long. La largeur de l'espace habitable entre les deux lignes de crête oscille entre 20 et 75 m, mais la zone occupée s’étendait bien au-delà, sur une douzaine d’hectares en tout, avec une densité moindre dans les secteurs extra muros.
 
 3. Zone B de l’oppidum, vue aérienne depuis l’ouest. Le mur visible au premier plan est moderne. Cliché C. Calastrenc et N. Poirier

Les faces des barres rocheuses qui regardent l'intérieur du site présentent des parois dressées, de cinq à vingt mètres de haut, qui ont été systématiquement mises à profit pour appuyer des maisons à plusieurs étages. En témoignent de nombreuses entailles, des plates-formes artificielles, des logements de poutres et des escaliers. Les prospections et les sondages déjà réalisés ont permis d'identifier plusieurs édifices : des maisons encastrées dans le rocher au cœur de l'agglomération, des murs de terrasse, et des tours quadrangulaires jalonnant une enceinte dont certaines parties étaient bâties selon la technique du mur à caisson.

 
4. Vue aérienne du secteur B2. Cliché C. Calastrenc et N. Poirier
 
La plupart des constructions visibles en surface appartiennent à la dernière phase de construction qui semble avoir profondément modifié l’organisation urbaine du site, sous domination romaine, entre 175/150 et 50/25 av. J.-C. Avant cela, la Silla del Papa avait connu une très longue occupation pendant tout l’âge du Fer, à partir d’une première installation datée entre le IXe siècle et le début du VIIIe siècle av. J.-C. Pendant ces huit siècles, le plan des rues et des maisons a changé au moins trois fois, et le mobilier archéologique indique des relations avec le monde colonial phénicien dans la première phase, puis avec le monde punique à partir du IVe siècle.
La nouvelle phase de recherches engagée en 2014 comporte trois volets principaux. Il s’agit d’abord d’élaborer à l’échelle du site un modèle numérique de terrain en 3D, grâce à des relevés photogrammétriques par corrélation dense. Un survol complet de l’oppidum est en cours de réalisation à l’aide du drone du programme Archéodrone de l’équipe TERRAE de TRACES. Cette technique est seule à même d’acquérir dans des délais rapides le relevé complet d’un site qui se caractérise par un environnement rocheux très accidenté.
À plus grande échelle, il s’agit ensuite de relever systématiquement les aménagements artificiels du rocher à l’intérieur de l’oppidum (entailles, encoches, logements de poutres, négatifs divers de structures en bois ou en maçonnerie) afin de disposer d’un modèle 3D de ces parois aménagées. Ce modèle permettra de faire un inventaire exhaustif des traces laissées par le bâti antique, y compris dans des endroits inaccessibles, d’en restituer la forme et d’en déduire l’organisation de l’habitat.

Enfin, deux fouilles ont commencé dans des secteurs où les éléments d’architecture sont bien conservés, au cœur de l’oppidum (zones A et B) et sur une terrasse située au sud-ouest, en contrebas de l’enceinte (zone D).
 
Les maisons à étages B2 et B3
 
L’exploration d’un secteur d’habitat a commencé en octobre 2014 et mai 2015 avec la fouille de deux maisons situées l’une en face de l’autre, de part et d’autre de la rue axiale, dans la partie la plus étroite du corridor naturel qui parcourt le site du sud au nord en plan incliné. Ce secteur offrait l’intérêt de pouvoir coupler les résultats de la fouille stratigraphique avec l’étude des empreintes en négatif laissées dans le rocher.
La maison B2 est particulièrement spectaculaire, avec trois étages indentifiables à partir des  encastrements creusés dans le roc. La fouille a montré que les murs longitudinaux de cette maison se situaient exactement dans le prolongement des entailles verticales. Une restitution en trois dimensions, basée à la fois sur la fouille et sur l’observation des traces en négatif, pourra donc être réalisée. La matériel trouvé dans les niveaux d’occupation et d’abandon confirme l’appartenance de la maison B2, dans son état final, à la dernière phase de construction (IIe – Ier siècle a.C.).
 
 
5. La maison B2 vue de l’ouest. Cliché C. Calastrenc et N. Poirier

La maison B3, quant à elle, a livré les indices de deux phases d’occupation séparées par un long abandon. La première est contemporaine de celle de la maison B2, elle est donc tardo-républicaine. La seconde date du haut Moyen Âge, entre le VIe et le VIIe siècle. Mise en évidence en mai 2015, elle est représentée par trois gros murs posés sans tranchée de fondation sur la couche de destruction de la phase antérieure. Ce nouveau bâtiment, rectangulaire comme le précédent, suit approximativement le tracé des murs de l’époque républicaine, mais sa facture est moins soignée. Il est trop tôt, en l’état des recherches, pour dire si cet habitat s’étendait à l’ensemble de l’oppidum, ou s’il se limitait à un petit secteur.

 
6. Maison B3 appuyée au rocher. Cliché P. Moret


Le bâtiment D1 : une église wisigothique bâtie sur les ruines d’un monument préromain

 
La deuxième aire de fouille (secteur D1) se situe sur une terrasse en contrebas de l’enceinte principale. Cette zone n’a jamais connu une occupation dense. Avant la fouille, on y voyait en surface quatre bâtiments isolés les uns des autres, dont le plus grand, D1, situé au milieu de la terrasse, a fait l’objet d’un décapage superficiel et de plusieurs sondages en octobre 2014 et mai 2015. Ce bâtiment s’est révélé être une église wisigothique, construite sur les ruines d’un bâtiment préromain dont certains blocs sont remployés dans les murs de l’église.

 

Le corps de bâtiment principal de cette église est une nef rectangulaire de 10,5 x 6,3 m ouvrant à l’est sur une abside barlongue, légèrement désaxée par rapport à l’orientation de la nef. À l’ouest, le mur de façade s’est effondré d’une seule pièce vers l’extérieur, ce qui permettra d’en restituer l’élévation. Au sud et au nord s’étendent des pièces annexes dont la fouille a à peine commencé et dont la fonction est encore inconnue. Les murs sont construits avec des blocs de remploi assemblés à sec sans mortier. Les piédroits des portes percées dans les murs de la nef sont constitués par de grands blocs dressés verticalement.
 

8. Vue aérienne verticale de l’église. Cliché C. Calastrenc et N. Poirier
 
L’abside est la seule pièce dallée de l’église. La table d’autel, disparue, était supportée par un pilier central cylindrique – peut-être un tronçon de colonne remployé –, au sommet duquel est creusée une cavité servant de reliquaire. On remarque dans les murs de l’abside deux très grands blocs (2,8 m de long) présentant à leurs extrémités des traces de moulures. Ils proviennent sans doute d’un monument préromain dont l’emplacement n’a pas encore été retrouvé.

 

9. Abside de l’église, vue du sud-est. Cliché P. Moret
 

Des éléments de datation ont été obtenus. Un charbon prélevé dans une des tombes de la nef a donné une date C14 de 570-655 apr. J.-C. qui correspond à la période de fonctionnement de l’église. L’abandon de l’église se situe après la conquête arabo-berbère, d’après la datation entre 720 et 895 d’un dépôt organique carbonisé associé à de la vaisselle de cuisine trouvée à l’intérieur de l’abside. Cette date correspond à une période pendant laquelle l’église avait perdu son caractère sacré, mais servait encore d’abri ou de logement de fortune avant sa ruine définitive.


Bibliographie

Moret P., Muñoz Á., García I. et al., "La Silla del Papa (Tarifa, Cádiz) : aux origines de Baelo Claudia", Mélanges de la Casa de Velázquez, 38 (1), 2008, p. 353-367. <hal-00723947>
 
Moret P., Fabre J.-M., García I., Prados F. et Constans A., "La Silla del Papa (Tarifa, Cádiz) : bilan de trois années de recherches", in Chr. Rico & P. Moret (éd.), Ab Aquitania in Hispaniam. Mélanges d’histoire et d’archéologie offerts à Pierre Sillières, Toulouse (Pallas, 82), 2010, p. 441-463. <hal-00723868>
 
Moret P., García I., Prados F. et Fabre J.-M., "El oppidum bástulo-púnico de la Silla del Papa (Tarifa, Cádiz). Primeros resultados del proyecto arqueológico", in : E. Ferrer Albelda (éd.), Los Púnicos de Iberia: proyectos, revisiones, síntesis. Actas del VI Coloquio internacional del Centro de Estudios Fenicios y Púnicos (Sevilla, 30 de septiembre – 1 y 2 de octubre 2009), Mainake, 32 (1), 2010, p. 205-228. <hal-00723936>
 
Moret P. et Prados F., "Les deux Baelo : du site perché protohistorique au site portuaire romain sur la rive nord du détroit de Gibraltar", in L. Mercuri, R. González Villaescusa et Fr. Bertoncello (dir.), Implantations humaines en milieu littoral méditerranéen. XXXIVes Rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes, Antibes, 2014, p. 137-148.

 
Mise à jour : janvier 2016

 

 

 

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