Thème 2 : Pratiques des terroirs, du sol au cadastre (bilan 2014-2019)

Le pouvoir seigneurial, la terre, l’appropriation du sol, la culture des champs et l’exploitation des ressources naturelles s’inscrivaient au Moyen Âge dans un vaste continuum aussi bien technique qu’idéologique. Rarement pris en compte de manière globale, ces différents aspects des usages matériels, sociaux et symboliques du sol s’articulaient en interactions nombreuses et complexes. Pour en saisir les évolutions connexes, il faut cependant établir, avec une précision rarement atteinte hélas, les rythmes, l’intensité et les méthodes de l’exploitation des terroirs. Dans cette optique, de nombreux programmes de l’équipe visaient à évaluer et décrire différents types de gestion de la fertilité des sols, pour analyser leur liens avec la morphologie parcellaire et les formes techniques et juridiques de leurs appropriations multiples, et souvent même simultanées.
 

prospection pédestreLa réflexion et les enquêtes menées sur les cultures temporaires ont mis en évidence leur part méconnue dans la transformation médiévale des systèmes agraires. Leurs liens avec des outils aussi emblématiques que la charrue, avec des types de prélèvements aussi caractéristiques que les corvées et les agriers, avec des formes de tenure et d’accès au sol aussi spécifiques que l’aprision permettent de mieux comprendre leur rôle dans la reconfiguration des terroirs et l’alternance de leurs exploitations agro-sylvo-pastorales. Le développement médiéval et l’extension moderne de ses formes de cultures peut s’établir à partir d’indicateurs locaux, comme on l’a montré pour les zones de montagne notamment. Mais il a des implications assez vastes pour être envisagées à échelle européenne, comme il est apparu lors de la rencontre internationale organisée sur le sujet. En symétrie, l’importance des terres régulièrement amendées a pu être abordée systématiquement par des campagnes de prospection pédestre. Le mobilier récolté hors-site, interprété comme seul vestige matériel de l’épandage des fumures au cours du temps, a permis de restituer les rythmes de mise en valeur des terroirs autour de l’abbaye de Lagrasse, dans la vallée de la Garonne moyenne et en piémont pyrénéen. L’étude des variations d’emprise spatiale et d’intensité de ces amendements a permis de lire, en particulier, les différentes phases d’emprise et de déprise des espaces cultivés. À plus vaste échelle, l’origine des déchets domestiques incorporés aux fumures a été interrogée dans le cadre d’un colloque consacré à la Gestion des déchets dans les campagnes de l’Europe médiévale et moderne dans le but d’éclairer les différentes chaînes de traitement des déchets domestiques en milieu rural, depuis l’abandon pur et simple, jusqu’à l’enfouissement, le recyclage ou la valorisation sous forme de matières fertilisantes.

Etang asséché de MontadyL’usure des sols et les enjeux du renouvellement de sa fertilité étaient, par ailleurs, envisagés dans une perspective comparative en collaboration avec Ted Gragson et l’université d’Athens (chaire IdEx) sur un long transect incluant les contextes montagnards pyrénéens, les piémonts et la plaine garonnaise. Les travaux géoarchéologiques réalisés dans ce cadre ont permis de lier les différents programmes de l’équipe (depuis les estives pyrénéennes du programme TAHMM jusqu’aux basses plaines garonnaises du programme REPERAGE) autour de l’anthropisation des milieux et de la « mémoire des sols ». Ils invitaient en outre, à travers la question de l’artificialisation des sols, à poser un regard neuf sur le remodelage médiéval des parcellaires et des terroirs, qu’il se soit manifesté sous forme d’actes de planification, de fusion ou de division parcellaires, ou par des travaux de drainage et d’irrigation. Le terrassement des versants, en particulier, a donné lieu à plusieurs études de terrain (à Villalta et Lagrasse, notamment) ; il a été au centre de débats méthodologiques sur la datation, l’usage et les transformations de ses structures, ainsi que d’une série de tests de détection et de cartographie semi-automatisée grâce aux techniques de la télédétection fondée sur l’acquisition de données photogrammétriques et lasergrammétriques par drone.


Une cabane de berger de l'estive d'Anéou (C. Calastrenc)L’alternance, la combinaison et la succession des usages agraires et sylvo-pastoraux apparaissent ainsi, et toujours plus nettement, comme une clef essentielle dans les processus de transformation des campagnes médiévales. Les textes soulignent l’enjeu de ces mouvements saisonniers dans la formation des communautés et la structuration des formes de propriété, mais leur inscription dans l’usage concret des sols est souvent difficile à saisir. En cours d’expérimentation, l’adaptation des méthodes de prospection pédestre aux terroirs herbagers de montagne vise précisément à élargir le panel des outils permettant d’historiciser la construction des terroirs. Dans le fond des vallées, prospections et analyses de parcellaires suggèrent un usage des sols très ouverts aux troupeaux et un élargissement des espaces agraires qui ne devient sensible qu’à la fin du XIIIe siècle, quand ce n’est pas plus tard encore. C’est en haute montagne, néanmoins, que ces transformations des usages sylvo-pastoraux sont à ce jour le mieux perceptibles. La publication de monographies valléennes synthétisant les données acquises au cours de la dernière décennie en Ossau, Cize et Vicdessos, et la constitution de SIG permettant de créer les outils de comparaison sur plus de 600 sites à l’échelle de l’ensemble du massif pyrénéen permettent, en effet, de mieux identifier aujourd’hui l’intensification de la pression anthropique aux XIIe-XIIIe siècles, mais plus encore la cohérence des transformations qui marquent le très haut Moyen Âge ou la transition vers l’Époque moderne. Les forêts constituent un observatoire complémentaire de ces trajectoires homme-environnement (Pyrénées, Provence/Alpes et Carpates), dont les héritages façonnent encore aujourd’hui les paysages boisés et leur biodiversité (ouvrage Into the woods).