Thème 1 : Transition Antiquité/Moyen Âge dans le Midi de la France (bilan 2014-2019)

Les siècles de transition entre Antiquité et haut Moyen Âge sont marqués par une particularisation croissante des faciès régionaux dont la prise en compte apparaît de plus en plus nécessaire. Dans cette perspective, les fortes disparités documentaires qui opposent le nord et le sud de la France, aussi bien que le nord et le sud des Pyrénées donnent aujourd’hui valeur paradigmatique à la rareté des données disponibles dans le sud-ouest de la Gaule, tant en ce qui concerne les sources écrites qu’archéologiques. Pour dépasser les approches naïves qui interprétaient volontiers ces lacunes comme une absence de dynamisme des sociétés locales ou comme une faillite des dispositifs de recherche utilisés, il nous a semblé important d’inscrire le sujet comme une priorité, de renouveler l’approche des sources disponibles et de promouvoir les enquêtes susceptibles de produire des données nouvelles. Plusieurs sujets de thèses ont été proposés dans cette perspective, sur les sources hagiographiques, les agglomérations urbaines de montagne ou l’occupation du sol, par exemple. Ils s’insèrent dans des questionnements et des travaux collectifs visant plus largement à identifier les caractères propres des dynamiques de peuplement dans les anciennes provinces de Novempopulanie et de Narbonnaise, et à reprendre les corpus textuels délaissés, dans une approche d’histoire économique et sociale plus sensible à la tradition des œuvres.
 

Légendier de Moissac - bnf-lat-17002-f168v-199x300Sur le plan des sources écrites, il s’agissait d’abord d’interroger à frais nouveaux quelques dossiers fondamentaux, tels que la vie de Didier de Cahors, et de les aborder à travers des problématiques nouvelles. Les relations de parenté, par exemple, ont été interrogées sous l’angle des rapports entre frères et sœurs, pendant que le monachisme et le retrait réel ou symbolique des moines était envisagé dans une perspective d’histoire sociale grâce aux riches sources hispaniques. Le monachisme féminin, de même, a donné lieu à deux journées d’étude insistant non seulement sur la transformation et la féminisation des disciplines monastiques et l’enfermement perpétuel, mais aussi sur le caractère familial des fondations et la répartition genrée des activités économiques. La mobilisation des textes hagiographiques, dont Pierre Bonnassie déjà avait souligné tout l’intérêt, met également à la disposition des historiens une masse de documents presque inexploitée jusqu’ici. Le colloque organisé sur le Légendier de Moissac a ainsi permis de montrer comment les recueils de vies de saints pouvaient révéler une circulation de textes, d’idées, de relations, de légitimités qui structuraient les échanges régionaux et internationaux aussi bien que les querelles locales.

Élargie à l’ensemble des provinces ecclésiastiques de Narbonne, Auch et Bourges dans le cadre d’une thèse, la démarche a livré un éclairage précieux sur l’équilibre spatial des pouvoirs de ces sociétés d’entre Ve et Xe siècle. Les recompositions de ces équilibres, par ailleurs, ont pu être efficacement mises en lumière et quantifiées par la géolocalisation systématique des évêchés, monastères et collégiales attestés entre Ve et XVe siècle sur l’ensemble du territoire actuel de la France métropolitaine. À une échelle beaucoup plus locale, l’étude du devenir des villae mentionnées dans la vie de Didier de Cahors a montré que 80 % de celles qu’il donna à l’Église n’ont laissé aucune trace dans la toponymie ultérieure, alors que les noms de celles qu’il fréquentait effectivement sont massivement parvenus jusqu’à nous. Cette évolution divergente suggère une forme de dévitalisation précoce d’une partie des structures d’exploitations rurales qui entre en résonance avec l’abandon des villae d’entre IVe et VIe siècle dont l’archéologie a trouvé d’abondants témoignages.


Approche géophysique du site de BaudePlusieurs enquêtes archéologiques, par ailleurs, sont venues nourrir cette réflexion sur les continuités et discontinuités des structures de peuplement. Sur ce point, le programme de prospections multiples menées sur la vallée de la Garonne a permis de découvrir quelques sites et d’en préciser les évolutions grâce à l’utilisation d’outils de télédétection et de géophysique (église et villa de Baude, église de Gavancelle, motte de Montech). Il confirme, par ailleurs, la densité du semis des églises du haut Moyen Âge qu’un travail de thèse en cours a permis d’identifier au pied des Pyrénées également. À la même époque, les traces d’amendement agraire dans le sillon garonnais restent discrètes. À l’inverse, pourtant, sur les deux versants pyrénéens, les conclusions que l’on peut tirer aujourd’hui de la découverte et la fouille d’une quinzaine de cabanes pastorales, de fours à goudron et des témoins d’activité métallurgique du haut Moyen Âge témoignent d’une intense activité économique que suggéraient déjà les indicateurs palynologiques et les travaux sur les charbonnières ou les mines. De même, la fouille de Coume Païrounell, une agglomération montagnarde suburbaine datée des Ve-IXe siècles, atteste de redéploiements économiques, sociaux et spatiaux non négligeables. Le séminaire organisé en 2017-2018 sur l’exploitation et l’appropriation du sol au premier millénaire avait précisément pour ambition de dépasser ces paradoxes apparents en les insérant dans une comparaison à l’échelle européenne.