Travaux et Recherches Archéologiques
sur les Cultures, les Espaces et les Sociétés
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BOUET Alain

Résumé du mémoire intitulé Les latrines dans les provinces gauloises, germaniques et alpines présenté pour l'habilitation à diriger des recherches de Alain Bouet, soutenu le 15 décembre 2005 à l'Université  de Provence.


Membres du jury
Pierre GROS (Université de Provence)
Louis MAURIN (Université de Bordeaux III)
Robert SABLAYROLLES (Université de Toulouse II le Mirail)
Philippe LEVEAU (Université de Provence)
Xavier LAFON (Université de Provence)


La gestion des déchets n'est pas seulement une préoccupation contemporaine, dans l'Antiquité elle répondait déjà à un besoin. Les latrines constituent l'une des réponses apportées par la civilisation romaine au problème de l'évacuation des déjections humaines. Symbole du monde romain, elles se distinguent par leur conguration et notamment la présence d'une banquette percée au-dessus d'un égout, pouvant accueillir de nombreuses personnes. Les études récentes ont privilégié les vestiges les plus évocateurs, certes présents dans tout l'Empire, mais qui revêtent un éclat particulier en Afrique ou en Asie Mineure. Or il ne s'agit que d'une parcelle de la réalité, qu'il convient de restituer dans sa totalité. Selon une méthode déjà éprouvée pour les thermes, nous avons retenu comme champ d'étude une simple partie de l'espace dominé par Rome - les provinces gauloises, germaniques et alpines -, celles dans lesquelles les progrès de l'archéologie moderne permettent de saisir jusqu'aux structures les plus modestes et les plus ténues. Ce sont donc toutes les latrines, des plus simples aux plus luxueuses, qui ont été prises en compte.

Typologie

Parmi les trois chapitres qui structurent la partie synthèse, le premier propose une typologie détaillée des latrines. En effet, les aménagements destinés à recevoir les déjections humaines ont des formes diverses, bien loin du stéréotype classique. Les éléments les plus modestes, les fosses - avec ou sans cuvelage - prédominent. Par la simplicité de la mise en œuvre, elles constituent aussi la solution adoptée le plus anciennement.
On note toutefois leur quasi absence du sud de la Gaule. D'autres structures en creux, plus complexes et moins nombreuses, possèdent une alimentation (elles servent alors de puisard) ou une évacuation utilisée comme trop-plein. Les constructions faisant appel à des égouts présentent des formes diverses, mais témoignent d'une gestion différente puisque les déjections sont évacuées au loin. On y trouve de simples Ephèse, latrines de près des Thermes de Scholastiqueavaloirs, à l'extrémité d'une conduite ou sur son parcours, ne pouvant accueillir qu'une personne à la fois ; les plus petits n'ont pu être utilisés que comme urinoir. Plus fréquente est la salle qui possède, le long d'une ou de plusieurs de ses parois, un égout destiné à être surmonté d'une banquette percée. Les superficies sont très variables, de quelques mètres à plus de cent mètres carrés pour de rares individus jusqu'à plusieurs dizaines. Leur monumentalité est parfois accrue par une colonnade intérieure.
Les latrines sur égout comprenant la conduite élargie à la totalité de la surface de la salle, au sol formé d'un plancher, n'ont connu que peu de succès, tant géographiquement que chronologiquement, probablement du fait de leur faible efficacité ; l'eau usée, en effet, en se répandant sur la totalité de la surface, perdait de sa puissance pour évacuer au loin les déjections.
Une place importante a également été accordée dans cet ouvrage à la vaisselle de nuit, complément indispensable des aménagements maçonnés et d'usage probablement très courant. Celle-ci, jusque-là mal connue car n'ayant livré que de modestes vestiges, est riche et diversifiée. On y retrouve la matella, l'urinoir masculin, le scaphium, l'urinoir féminin, le lasanum, le pot de chambre, sans oublier les amphores qui, disposées en remploi aux angles des rues, permettaient de récolter l'urine indispensable à certaines activités artisanales.
Les éléments retrouvés en fouille sont en terre cuite ; Pompéi en livre quelques-uns en bronze, mais ce sont surtout les données textuelles, au travers d'anecdotes tour à tour savoureuses, cocasses ou triviales, qui permettent de saisir la diversité de leurs matériaux et de leurs usages.

Architecture des latrines

Le deuxième chapitre est entièrement consacré à l'architecture des latrines. Les murs sont généralement identiques à ceux des constructions environnantes ; les parois sont parfois élevées avec des matériaux plus légers, opus craticium  à Cavalaire, bois et terre à Strasbourg. Demeure le problème des nombreuses fosses isolées, protégées par des structures très légères qui n'ont guère laissé de traces. Les toitures sont généralement en tuiles, mais l'emploi de bardeaux est également attesté par un exemple. Les baies sont rarement f
ermées par des portes ; elles sont bien souvent barrées par une tenture, qui autorisait un accès de jour comme de nuit tout en occultant les regards extérieurs.
Un vestibule renforçait souvent l'isolement de cet espace. Les fenêtres sont mal connues, parfois simplement appréhendées au travers des enduits qui en conservent le négatif. Il est d'ailleurs probable que le mode d'éclairage ait varié selon les époques. Les latrines les plus anciennes sont vraisemblablement plus sombres ; les fenêtres, lorsqu'elles existent, sont situées en hauteur et le vitrage opaque empêchait toute vue indiscrète.
L'élément principal des latrines consiste en une banquette percée, soutenue ou non par des consoles. Les exemples connus sont, pour la plupart, en pierre, mais la découverte de spécimens en boiLatrines Sabrathas prouve que ce matériau était vraisemblablement le  plus répandu.
Dans les latrines les plus simples, liquides et solides sont recueillis dans des fosses. Certaines d'entre elles sont dotées d'un cuvelage en bois qui peut prendre différentes formes : madriers horizontaux, pieux juxtaposés, clayonnage de branches, « vannerie », tonneau remployé. Ailleurs, la pierre a été utilisée, avec ou sans liant de mortier. Les égouts ne se différencient pas des autres constructions. Des vannes sont parfois utilisées à l'entrée de la salle, créant un effet de chasse d'eau. Ce système était parfois implanté à la sortie où le niveau d'eau constant évitait la remontée des mauvaises odeurs. Dans de nombreux cas, le liquide parcourant les conduits provient des thermes à proximité desquels ces lieux sont souvent implantés.
De l'eau propre, ou considérée comme telle, s'écoule dans les rigoles situées à l'avant des banquettes, destinée à nettoyer l'éponge utile pour la toilette intime. Celles-ci peuvent être remplacées par un simple récipient d'eau stagnante. Dans les latrines particulièrement importantes, un labrum, une fontaine, ou exceptionnellement un nymphée (Thermes des Lutteurs à Saint-Romain-en-Gal) vient magnifier le dispositif.
Les sols présentent également une grande diversité. La présence d'une simple couche de terre domine, alors que le plancher n'est qu'occasionnellement attesté. Une surface de mortier ou de béton de tuileau, rarement recouverte de briques, forme les revêtements les plus simples. Les mosaïques sont très rares. Le dallage, dans les exemples les plus luxueux, leur est préféré.
Les parois sont moins bien connues. Fréquents sont les enduits blancs, parfois rehaussés de couleur, ou rouges. Seuls les décors des latrines des Thermes des Lutteurs déjà évoquées et de Rottenburg am Neckar se distinguent. Aucun élément de statuaire n'a été découvert dans les régions étudiées ; seules les niches de la pièce des Grands Thermes de Xanten laissent entrevoir leur présence.

Economie et sociologie des latrines

Le troisième chapitre développe les différents aspects de l'économie et de la sociologie des latrines. Publiques, elles se rencontrent à proximité des centres monumentaux, sanctuaires, campi et complexes gymnasiaux, mais surtout aux abords des thermes. Fait étonnant, l'amphithéâtre de Nîmes est le seul édifice de spectacles à avoir livré cent vingt urinoirs. Dans les maisons, il n'existe pas d'endroit privilégié pour les disposer, leur emplacement dépend avant tout de leur destination, domesticité ou maître.

L'évolution chronologique des latrines a également été mise en évidence. Il n'existe Thermes St Romain en Galpas de témoignage certain antérieur à l'époque augustéenne. Les premiers, essentiellement des fosses et plus rarement des avaloirs, apparaissent à la n du Ier s. av. J.-C. La première moitié du Ier s. apr. J.-C. voit leur multiplication, essentiellement dans le domaine privé et plus rarement public, suggérant que la gestion des déjections s' accomplissait pour une large part dans le cadre de la maison. Les latrines privées et publiques se généralisent durant la seconde moitié du siècle. Elles sont bien souvent en relation avec des thermes ; cette période correspond d'ailleurs au développement de l'architecture balnéaire. Elles témoignent de la prise en compte globale du problème par les autorités et les évergètes. Le IIe s. livre le plus grand nombre de vestiges et les constructions les plus luxueuses. En revanche, elles se raréfient au IIIe s. alors que celles dédiées au siècle suivant se situent dans les villae. Les témoignages du Ve s. sont extrêmement rares.
Si aucun nom d'évergètes ayant financé ces bâtiments n'est connu, il est probable que certains étaient de nature privée, mais ouverts au public, peut-être moyennant finance. Dans le cas des fosses, il est vraisemblable que leur contenu, source de revenus, faisait l'objet d'une valorisation pour l'agriculture. Les latrines constituent des lieux de sociabilité où se croisent des populations variées, et où les règles de pudeur, de bienséance, ne s'appliquent pas. Elles reflètent enfin l'état sanitaire des populations antiques, qui nous apparaît apparenté à celui des pays sous-développés actuels.
Les latrines, par leur multiplicité, ont contribué à assainir dans une certaine mesure, certes faible, l'espace privé et public, mais dans une perspective écologique, l'amélioration demeure inexistante. Villes et campagnes sont toujours pourvoyeuses de maladies ; il faut attendre le XIXe s. et la découverte des bactéries et des microbes pour que les comportements évoluent.


Ce mémoire a paru depuis sous le même titre, Les latrines dans les provinces gauloises, germaniques et alpines, 59ème supplément à Gallia, Paris, 2009, 488 p.



 

 

 

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